Au cours de la dernière décennie, les trajectoires énergétiques européennes et françaises ont été construites sur l’hypothèse d’une réduction rapide et continue du rôle du gaz fossile dans le mix énergétique (Fit for 55 – paquet réglementaire européen pour favoriser la décarbonation - ambitionnant une diminution de 32 à 37% de la consommation de gaz entre 2015 et 2030). Cette vision reposait sur une combinaison de facteurs : accélération attendue de l’électrification des usages, montée en puissance des énergies renouvelables, prolongation puis renouvellement du parc nucléaire, et substitution progressive du gaz fossile par des alternatives bascarbone, en particulier le biogaz et l’hydrogène.
¹ Sans compter les émissions amont lors des processus d'extraction et de transport du gaz
Les événements récents ont, dans un premier temps, semblé conforter cette trajectoire. La guerre en Ukraine, la réduction brutale des flux gaziers russes vers l’Europe et la flambée des prix du gaz en 2022 ont renforcé l’idée d’une sortie accélérée du gaz, perçu à la fois comme un risque géopolitique, un facteur de vulnérabilité économique et une énergie structurellement incompatible avec les objectifs climatiques (émissions directes de l’ordre de 200 à 230 kg CO2/MWh en combustion¹).
Cependant, cette lecture s’est progressivement complexifiée. La normalisation des marchés gaziers internationaux, la montée en puissance rapide du GNL — en particulier nord-américain —, la détente durable des prix par rapport aux niveaux de crise, ainsi que les contraintes pesant sur l’électrification massive des usages ont conduit à une réévaluation du rôle du gaz dans les systèmes énergétiques futurs.
Dans un système énergétique mondial en recomposition, le gaz devrait conserver un rôle structurel plus longtemps que prévu
Dans le contexte actuel d’assouplissement des échéances de la transition énergétique couplé à de forts investissements dans les infrastructures de production de gaz (EUR 1,3 Md par an), un scénario de consommation mondiale de gaz qui reste en croissance devient plausible.
² Scenario IEA (Agence Internationale de l’Energie) – Announced Pledges Scénario (APS) : basé sur les engagements climatiques annoncés mais non encore mis en oeuvre.
³ IEEJ (Think tank dans l'énergie et l'économie) - Reference : poursuite des tendances actuelles en matière de politiques énergétiques et environnementales.
Les scénarios de référence anticipent une consommation mondiale de gaz fossile entre ~2500 Mds m³ / an en 2050² et ~5400 Mds m³ / an³) représentant respectivement une baisse de -1,9% et une hausse de +1,0% p.a. de la consommation de gaz fossile depuis 2023.
Le scénario Roland Berger (4 782 Mds de m³ en 2050, soit +0,7% par an depuis 2023) présente une vision haute de la consommation de gaz, plausible mais non souhaitable (proche du scénario Rystad Energy 2,2° basé sur des émissions de CO2 provoquant un réchauffement climatique de 2,2°C).
Dans notre scénario, la demande de gaz fossile en dehors de l’Europe (notamment en Asie) croît, mais assez lentement, du fait d’une croissance économique moyenne sur la période combinée à l’électrification tendancielle. Cette croissance lente de la demande mondiale, combinée à l’arrivée de nouveaux gisements, contribue à une détente durable des prix du gaz sur les marchés internationaux.
Parallèlement, la transition énergétique en Europe progresse plus lentement qu’anticipé, en raison de remises en cause réglementaires et de retards technologiques. On peut ainsi citer le déploiement limité des pompes à chaleur (PAC), le retard de l’hydrogène vert, des technologies de flexibilité encore coûteuses, la lenteur des investissements réseaux, ou encore les résistances locales au déploiement des renouvelables, par exemple l'éolien ou l’agrivoltaisme.
Cela ne remet pas en cause la baisse attendue à terme des consommations de gaz fossile en Europe: -0,4% par an à 417 Mds de m³ en Europe, -0,3% par an à 26 Mds de m³ en France, mais le rythme en est ralenti, et on pourrait observer une reprise temporaire des consommations européennes d’ici 2035 de l’ordre de +0,9% p.a. entre 2023 et 2035, emmenée en particulier par l’Allemagne.